ANASTYLOSE

En partenariat avec LA MAIRIE DE BRUNOY et la SAHAVY, cette soirée revêt un caractère particulier, du fait justement, du caractère particulier du livre proposé ce soir là.

Nous vous invitons à découvrir l'un des seuls exemples d'œuvres collectives jamais rendu possible par la Villa Médicis en présence des auteurs Bastien Gallet (écrivain), Ludovic Michaux (photographe), Yoan De Roeck (graphiste) et Arno Bertina (romancier).

La conférence animée par les 4 auteurs du livre débutera à 20h30, à la salle des fêtes, et sera suivi d'un appéritif offert par la mairie - Entrée libre -

Mot de l'éditeur

ANASTYLOSE ou ANASTILLOSE n.f. (du gr. anastellein, remonter). Reconstruction d'un édifice ruiné, exécutée, en majeure partie, avec les éléments retrouvés sur place et selon les principes architecturaux en vigueur lors de son érection, sans négliger in Grand Larousse en cinq volumes une éventuelle consolidation visible avec des matériaux modernes.

ON A VOULU CONSTRUIRE UN LIEU. On, c'est-à-dire AUGUSTE, qui alla jusqu'à mettre son corps (cadavre) dans l'affaire. Un lieu qui aura été un symbole (un objet coupé en deux dit l'étymologie du mot grec, et dont le rassemblement seul fera signe). Le symbole ajointait la course du Soleil dans le ciel romain et la paix de l'Empire (indexée au corps mort d'AUGUSTE gisant dans son mausolée et au trône vide de l'Ara Pacis que l'ombre pointait à midi le jour de l'équinoxe d'automne), cet ajointement démesuré, le lieu en question, était un cadran solaire dont le tracé en hyperbole couvrait une partie du Champs de Mars et dont le style était un obélisque de granit rose de vingt-deux mètres de hauteur. Mais ce lieu était aussi un morceau de la Rome réelle et celle-ci le dispersa en à peine plus de temps qu'il n'en avait fallu pour en joindre les parties. Les crues du Tibre le recouvrirent, le détruisirent, le démembrèrent. Il eut, de tous les lieux de la Rome antique, la vie la plus courte qui fût.

Nous faisons l'inventaire d'un morceau d'espace. Nous dénombrons, nommons, classifions, datons son mobilier. Une église, des immeubles d'habitation, des magasins de vêtement, une place, quelques cafés - dont un affiche une reproduction à l'échelle 1 du fragment mis à jour par BÜCHNER -, un kiosque à journaux, et tout ce qu'on ne voit plus, qui fut et qui n'est plus, ou bien qui est encore mais trente pieds sous le sol asphalté ; inventaire du réel, du possible, du passé, de l'avenir, du fictif. Ce morceau d'espace comprend la via in Lucina, une portion de la via di Campo Marzio, une partie de l'église San Lorenzo m Lucina et quelques mètres des deux rues adjacentes à la via di Campo Marzio avant qu'elle ne débouche sur la piazza San Lorenzo in Lucina. Nous faisons l'inventaire des mots qu'on a écrit sur ce morceau d'espace, très peu (exactement 154) par celui qui, ayant vu le lieu, le décrivit - PLINE L'ANCIEN, mort d'avoir voulu voir de trop près le Vésuve crachant ses cendres - et beaucoup par ceux qui, ne l'ayant pas vu, commentèrent ses mots, reconstruisirent le lieu d'après ces mots, produisirent ainsi à peu près autant de lieux qu'il y a de mots dans le texte de PLINE.

Extrait du livre :
Une cérémonie va avoir lieu. Sans doute a-t-elle déjà commencé. Cette procession en ferait partie. Tout aurait déjà commencé. Rien pourtant ne vient presser leurs pas. Us marchent. Un homme se tient seul, entouré de profils fuyants, il est tourné vers la procession qui avance. De part et d'autre, les regards sont portés sur lui. La main droite à peine détachée du corps, la paume ouverte vers ceux qui le précèdent, on dirait qu'il montre le chemin mais on pourrait penser qu'il l'offre à tous ceux qui sont là, qu'il n'y a pas de chemin sans cette paume qui accompagne et, semble-t-il, confirme le mouvement général, les visages tournés vers lui et comme figés dans leur mouvement attendaient ce geste qui les autorise maintenant à poursuivre leur marche, précédant et suivant la paume qui bat le rythme de la procession. Mais d'autres, déjà passés ou encore à venir, ou à peine éloignés de quelques têtes mais indifférents à cette main ouverte, sont pris dans d'autres scènes. Ils marchent tous. Dans la même direction. Ils vont vers le sud. En ligne droite. Ou vers l'ouest. On ne sait pas trop. Il fait chaud. Ils ont chaud. Ils ne le disent pas. Ils marchent. Ils sont serrés les uns contre les autres. Certains enfants ont l'air d'hommes trop petits. L'un d'entre eux est couronné de laurier, ses doigts serrent quelque chose. Un enfant plus petit porte une bague sur un doigt de la main gauche. Nous voyons tout cela. Nous ne sommes pas si loin. Certains ont le visage tourné vers nous. Mais leurs regards sont vides. Ils sont emportés. Nous les regardons passer. Ils marchent. Ils sont seuls. Il n'y a qu'eux sur cette plaine. Ceux qui parlent le font en chuchotant. Impossible d'entendre ce qu'ils se disent. De loin, on dirait un seul corps ondulant et plissé. Une longue chenille de têtes agglutinées. Ils marchent. Mais ils ne marchent pas dans l'espace. Ils portent l'espace sur leur tête et sous leurs pieds, dans les plis de leur toge et entre les feuilles qui garnissent leur front. Ils viennent d'être crachés devant nos yeux. L'espace les contient à peine. Us sont liés comme les baguettes du faisceau des licteurs. Ils étaient là pourtant, avant nous, avant la poussière qu'ils lèvent en marchant, mais déjà liés, prêts à être vomis ensemble sur la pierre, attirail compris. Mais le mur a des trous. Certains n'ont pas été crachés. Ou alors avec trop peu de sincérité. Nous n'y pouvons rien. Il est trop tard pour colmater les brèches. Il faut marcher même s'il manque des bouts